Histoire
28 jan 2022
By: Miko Alazas; Jaka Ceesay Jaiteh

Il y a vingt-deux ans, une adolescente, Olimatou Chongan, a décidé de quitter son pays pour le Royaume-Uni afin de poursuivre ses études de premier cycle universitaire.

« Mes parents m’encourageaient beaucoup à poursuivre mes études. J’avais un père travailleur et une mère adorable », se souvient Olimatou. « Après le coup d’État de 1994 en Gambie, de nombreux membres de ma famille ont dû quitter le pays, j’avais donc déjà de la famille au Royaume-Uni ».

Olimatou a d’abord fait des études en informatique, mais elle s’est rendu compte qu’elle trouvait plus de satisfaction en travaillant à temps partiel comme volontaire dans un service de santé mentale. « J’ai donc suivi ma passion et suis retournée à l’université pour obtenir un diplôme de troisième cycle en santé mentale. Je n’ai pas regardé en arrière ».

Alhagie Camara a pris la même décision d’émigrer au Royaume-Uni, mais à un stade plus avancé de sa vie. Originaire d’une communauté rurale de la région de North Bank, Alhagie a travaillé dans l’enseignement, la photographie, la construction et le développement communautaire avant de se passionner pour la santé mentale qu’il a découverte en travaillant dans le secteur du développement. « J’ai décidé de franchir le pas au début de la quarantaine pour approfondir ma formation dans le domaine de la santé mentale ».

Alhagie, un des quatre mentors sélectionnés pour un programme d’un mois de mentorat de la diaspora. OIM 2021/Alessandro Lira

Olimatou et Alhagie ont tous une carrière bien stable au sein du National Health Service britannique. Ils font partie des plus de 118 000 migrants gambiens vivant à l’étranger. Les envois de fonds à l’étranger représentent environ 21 % du PIB du pays. Estimés à 589,81 millions USD en 2020*, ils ont fait de la Gambie le quatrième pays bénéficiaire des envois de fonds dans le monde, en proportion du PIB, cette année-là - en pleine pandémie de COVID-19.

Le potentiel des membres de la diaspora ne réside toutefois pas uniquement dans les envois de fonds. Les migrants acquièrent des compétences et des connaissances précieuses qu’ils n’auraient peut-être pas pu acquérir dans leur pays d’origine, et qu’ils ont désormais la possibilité de retransmettre.

C’est dans ce cadre que le programme de mentorat de la diaspora a été mis en place par l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) en collaboration avec le Ministère gambien des Affaires étrangères, de la Coopération internationale et des Gambiens de l’extérieur. Olimatou et Alhagie étaient deux des quatre mentors sélectionnés pour un programme d’un mois, visant à faciliter le transfert de compétences et le renforcement des capacités dans certaines institutions gouvernementales. Grâce à leur expérience dans le domaine de la santé mentale, Olimatou et Alhagie ont été chargés d’encadrer de jeunes professionnels à l’établissement psychiatrique de Tanka-Tanka, qui relève du Ministère de la Santé. D’autres mentors de la diaspora ont été affectés à la Direction de la diaspora et des migrations du Ministère des Affaires étrangères et au Conseil national de la jeunesse du Ministère de la Jeunesse et des Sports.

« Lorsque j’ai vu une annonce concernant un programme de mentorat de la diaspora, je savais que ce serait la meilleure occasion d’offrir mes services », se souvient Olimatou. « J’ai décidé de postuler parce que c’est quelque chose que j’ai toujours voulu faire. Ce serait un privilège de revenir et d’apporter ma contribution », confirme Alhagie.

*Direction de la diaspora et des migrations de la Gambie, 2021.

Olimatou a mené son programme de mentorat en associant conférences et exercices pratiques. OIM 2021/Alessandro Lira

Olimatou soutenait déjà depuis longtemps Tanka-Tanka, le seul établissement psychiatrique du pays. En 2014, elle a fondé une association caritative appelée Better Thoughts Africa, qui a fait une série de dons à l’établissement. Ayant déjà apporté des contributions financières, elle a eu l’occasion d’apporter son soutien en utilisant les compétences et les connaissances qu’elle a acquises à l’étranger.

Chargée d’encadrer six membres du personnel de l’établissement et quatre points focaux de santé mentale d’autres régions, Olimatou a divisé son programme de mentorat en trois modules. « La première semaine, nous avons évalué ce qui fonctionnait bien dans l’établissement et ce qui ne fonctionnait pas. La deuxième semaine était axée sur la formation à la gestion des médicaments afin de garantir des soins appropriés à chaque patient. Ensuite, nous avons introduit des séances de simulation sur la thérapie cognitive et comportementale (TCC) et la thérapie par la parole et la formulation (TTF) afin de former le personnel soignant aux nouvelles thérapies à mettre en œuvre ».

Alhagie a adopté une approche similaire en décomposant le programme en modules, tout en se concentrant sur la collecte et la prise en compte du feedback régulier des participants. « C’était une excellente occasion d’interagir avec le personnel et d’apprendre de lui, d’échanger sur la meilleure façon de mutualiser nos compétences et de partager notre expertise ».

Les discussions du programme ont contribué à proposer des changements concernant les procédures opérationnelles standard de l’établissement. « Grâce aux exercices de groupe, nous avons proposé des protocoles d’admission et des formulaires de consentement dont nous avons besoin ici. Nous avons également discuté d’un stockage approprié, par exemple de la manière de séparer les médicaments à usage thérapeutique des autres médicaments », explique Omar Bojang, le directeur de l’établissement.

Qu’est-ce que M. Alhagie espère que les participants ont le plus appris du programme ? « Une meilleure prise de conscience de leurs devoirs et responsabilités pour avoir un impact sur la vie des patients et de leurs familles », dit-il.

L’un des participants, Ebrima Bah, nous fait part de son point de vue à ce sujet. « Ce que je retiens surtout, c’est que c’est nous, ceux qui travaillent ici, qui pouvons commencer à aborder les problèmes. La meilleure façon d’aborder les problèmes est de travailler en collaboration pour créer un meilleur environnement de travail. » Ebrima partage l’exemple selon lequel, grâce au programme, l’établissement a pu mieux définir les rôles et les responsabilités et renforcer l’obligation de rendre compte des résultats.

Olimatou révèle que le programme a permis aux participants d’être exposés à de bonnes pratiques en matière de santé mentale dans un pays dont le système de santé est plus développé que celui de la Gambie.

Vingt jeunes professionnels de la santé mentale ont été sélectionnés pour participer au programme de mentorat. OIM 2021/Alessandro Lira

Le programme de mentorat d’un mois a donné un aperçu du potentiel de la diaspora à contribuer de manière significative au développement national. Le concept de « circulation des cerveaux » commence à s’imposer dans le monde entier, soulignant la possibilité pour la diaspora de transférer des compétences, des connaissances, des technologies et des réseaux, qui font partie intégrante du développement d’une économie moderne.

« Le programme a été un bon début, et il est certainement possible de faire mieux grâce à des programmes à plus long terme », explique Stephen Matete, coordinateur de programme de l’OIM pour la gestion des migrations en Gambie. « Avec le Ministère des Affaires étrangères, nous continuons à plaider pour des ressources permettant de développer ce travail par le biais de programmes de retour permanents, temporaires ou même virtuels, dans lesquels les membres de la diaspora servent de praticiens pour combler les lacunes critiques en matière de ressources et de connaissances. Cela peut se faire par le biais de recherches en collaboration avec des acteurs locaux, de dispositifs permettant de relier les communautés par-delà les frontières, de placements individuels au sein de réseaux scientifiques, techniques et commerciaux, de la facilitation des investissements dans les industries émergentes, etc. ».

À la fin du programme, les deux mentors pensent déjà aux défis structurels plus larges qu’ils souhaitent aborder ensuite. « Nous devrions promouvoir un meilleur accès aux services de santé mentale, en démontrant aux gens qu’il n’y a pas de honte à recevoir des soins de santé mentale », préconise Olimatou.

Alhagie exprime également la nécessité de renforcer les capacités et d’améliorer le discours public sur la santé mentale. « La clé pour assurer un soutien psychosocial de qualité est d’avoir plus de professionnels formés et de rapprocher les services des individus, en particulier ceux qui vivent dans les zones rurales du pays. Ce que j’ai constaté récemment, c’est que davantage de jeunes s’intéressent à ce domaine. J’espère que dans les dix prochaines années environ, le secteur de la santé mentale attirera davantage l’attention ».

Si la mise en place d’un système de santé solide en Gambie ne se fait pas du jour au lendemain, ce que la diaspora a à offrir peut contribuer à combler le fossé. Alhagie et Olimatou illustrent les avantages que l’on peut tirer de la mobilité humaine. Les compétences, les connaissances et le capital acquis à l’étranger sont finalement réinjectés dans le développement des communautés qui en ont besoin - réinvestis dans des structures de soutien pour ceux qui se trouvent en marge et qui sont souvent les plus vulnérables à la stigmatisation et à la discrimination.

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Le programme de mentorat de la diaspora a été financé par l'Agence italienne pour la coopération au développement, dans le cadre du projet SLED (Soutenir le développement économique local).

Cette histoire a été rédigée par Miko Alazas et Jaka Ceesay Jaiteh, Unité médias et communications de l’OIM en Gambie.

SDG 3 - BONNE SANTÉ ET BIEN-ÊTRE
SDG 10 - INÉGALITÉS RÉDUITES